Le déni, l'amnésie

Oublies ça!

Ce secret, je ne l’avais dit, il y a plusieurs années, qu’à une thérapeute (dix ans avant, un psychanalyste que je consultais utilisa le mot « initiation » : je n’osais plus parler). Mon père, mon épouse, mes quelques rencontres amicales ou amoureuses ont tous eu la même réaction : oublies ça ! Je me dis que celles et ceux qui n’ont pas vécu cela n’y comprennent rien et risquent de se lasser de mon attitude. Alors, de peur de lasser, je reste seul et, plutôt que de m’occuper de moi, j’essaie de faire le maximum pour mes trois enfants.

Amnésie

J’ai été mère avant de savoir que j’ai été incestée, infestée. J’ai totalement amnésié cet inceste durant plus de trente années et malheureusement, c’est à cause des attouchements subis par ma fille de la part de mon ex-compagnon, que l’inceste s’est révélé sous l’effet du choc que j’ai ressenti !

En quelque sorte, je n’aurais pas pu avoir conscience de l’inceste si je n’avais pas été mère et si je n’avais pas fait un choix de compagnon propre à me confronter avec ce passé qui restait enfermé dans un coin de ma mémoire...

Je voulais protéger mes enfants sans savoir de quoi

Ayant choisi de me réfugier dans le déni, pour continuer à vivre, une partie de mon passé est remonté lorsque mon mari m’a violée à son tour. J’ai connu à nouveau les sentiments qui m’habitaient, toutes les années pendant lesquelles mon frère m’a violée. Je voulais protéger mes enfants sans savoir de quoi. Pendant un certain temps, je ne pouvais plus les prendre dans mes bras, sans pouvoir leur en expliquer les raisons. Ma fille aînée avait 8 ans, le plus jeune avait 3 ans, ils en ont souffert et ne comprenaient pas pourquoi. Moi, quand je redevenais une petite fille, recroquevillée, en boulle, contre un mur, je disais toujours : «Ne touchez pas mes enfants, pas eux … » Sans comprendre pourquoi. 

Quelques années plus tard, le reste de mon passé est remonté, quand mes enfants m’ont appris qu’ils avaient subi eux-mêmes des agressions. Le même schéma que j’avais vécu se reproduisait sous mes yeux. Les flashs, les odeurs … Tout revenait à ma mémoire, pendant que je devais tout faire pour protéger mes enfants, les aider à gérer leur histoire, sans faire d’amalgame avec la mienne, car si nous avions souffert des mêmes faits, des mêmes agresseurs, nous avions chacun nos propres ressentis, nous avancions chacun à notre propre rythme … 

Je me bats depuis plusieurs années pour qu’ils soient entendus, et aidés par rapport à leur vécu, car la justice a cherché à les faire taire, prétextant une vengeance de ma part, sur mon propre passé, en me servant de mes enfants.  Du déni de la justice, s’en sont suivi des mises en danger de ma fille aînée, suivie de 2 TS, un mal être persistant chez mon fils, et un déni chez mon autre fille. Malgré tout, nous cherchons à vivre, non pas à survivre, en s’intégrant au monde dit normal, en chantant cette vie que nous voulons aimer, en riant de ce que nous voulons banaliser, en partageant ce que nous avons à donner, avec les personnes qui restent à nos côtés.

A 45 ans...

Le souvenir de ce que j’ai vécu à 3 ans a comme disparu pendant quarante-cinq ans. En pleine dépression à 45 ans, un flash est subitement réapparu. Je mettais aussitôt une image et l’effroi sur des éléments, jusque là sans émotion, éléments que je voyais depuis longtemps dans mes souvenirs conscients : un nom, celui du cousin, mon âge, 3 ans, le lieu, chez mon oncle, la chambre avec un lit sous la fenêtre, les cris de mes frères jouant dans le jardin… Alors que le souvenir de ce qui s’était passé à 12-13 ans obsédait mon esprit chaque instant de ma vie, sans pour autant oser y poser des mots. Je n’osais pas formuler ce que j’avais vécu. C’est beaucoup plus tard, en lisant le code pénal, que j’ai su de quoi il s’agissait. J’ai aussi compris que ce long oubli, imposé par mon esprit, me protégeait (maladroitement) : oublier me permettait de vivre malgré l’effroi ressenti.

Parfois, je me dis que je suis folle

J’ai tout enfoui jusqu’à l’âge de 30 ans mais il y a eu des signes, des flashs pendant ce déni, je ne les ai compris qu’à la sortie du déni. Avant la sortie du déni j’étais quelqu’un de très dynamique, trop dynamique je pense, fuite en avant, j’étais complètement parano,  je m’accrochais à mes amis de façon démesurée, je croyais qu’on ne m’aimait pas, à un moment de ma vie quand les gens riaient autour de moi je pensais qu’ils se moquaient de moi, c’était terrible. Après la sortie du déni et grâce à la thérapie je ne suis plus dans cette fuite en avant mais les flashs omniprésents depuis plus d’un an me minent. Je me sens évidemment plus en accord avec moi-même. Il ne faut pas se voiler la face, il est très difficile d’affronter ses vieux démons mais une chose est certaine c’est le seul moyen de sortir de ce cercle infernal et surtout de libérer nos enfants de ce terrible poids. Aujourd’hui, je suis triste, la colère n’est toujours pas là, je n’arrive pas à me mettre en colère contre mon agresseur, mes agresseurs. Parfois encore je me dis que ce n’est pas possible que je suis certainement folle, démente, qu’il faut m’enfermer. Il n’est pas possible de laisser venir autant d’horreurs à soi d’un coup. Il faut laisser le temps vous faire accepter.

Suite à un choc

Il a duré plus de trente ans. Ce n’est pas un déni pour moi car je n’avais pas la connaissance de cet inceste. Pour moi, le mot qui convient parfaitement est l’amnésie : j’ai oublié... totalement. Et si je n’avais pas oublié, je suis sûre que je ne serai plus vivante aujourd’hui car je n’aurais pas eu la force de combattre ; en quelque sorte, l’amnésie m’a permis de survivre. Elle s’est faite suite à un choc : quand ma fille de 14 ans m’a annoncé, bouleversée, que mon amoureux avait fait une approche directe sur elle avec attouchements. Heureusement qu’elle s’est enfuie, qu’elle me l’a tout de suite dit ... et que je l’ai crue. Pour moi, cela se fait encore par petits bouts depuis bientôt deux ans et sous forme de rêves (cauchemars) et de somatisations fortes (angoisses de mort ; barre au fond de la gorge ; envies de vomir, etc.).

Pendant ma grossesse

Je suis réellement sortie du déni a partir du 4 ème mois de grossesse, tout est revenu comme ça sans le vouloir, j’angoissais tous les jours, et si ils leurs arrivaient la même chose, je crois que je ne survivrais pas!!!!! A ce moment là mon mari a découvert ce passé, il était choqué je pense, sur le coup il n’a pas réagit, c’est bien plus tard, qu’il me démontra tout son amour en me soutenant comme il l'a fait.

J’en ai parlé également a ma mère, ce qui la profondément rendu malade, je ne voulais pas qu’elle en parle a mon père, mais elle n’a pu le garder, trop dur, trop de colère. Quand mon père l'a su, il s’est immédiatement énervé aux dires de ma maman, il est parti a toute allure en voiture en disant qu’il allait le tuer!!! De belles paroles car ce père ne m’a jamais soutenue et si j’ai tardé a porter plainte c’est a cause de lui, à cause de ses menaces, que si je faisais ça lui allait se foutre en l’air, ma souffrance l’importait peu, son image avant tout, donc j’ai décidé de couper les ponts avec lui et sans aucun regret.

J’ai du faire une petite dépression lors de cette grossesse qui n’a pas été aux termes, dû certainement a mon état, j’ai accouché a 7 mois de 2 petites crevettes pas prête à être sur ce monde!!!

Ils s’en sont sortis, nous les avons eu a la maison 2 mois après leurs naissances, 2 mois de galère, j’en pouvais plus, je les voulais pour moi toute seule. Ils étaient la donc tout allait mieux, mais toujours en silence je me terrais dans une profonde dépression, sans arrêt les mêmes angoisses et des cauchemars venaient hanter mes nuits, des flashs, des mots, des odeurs………

J'ai occulté mon passé plus de 20 ans

J'ai occulté mon passé pendant plus de vingt ans. J'ai quitté ma famille à 19 ans pour travailler sur Paris.

De temps en temps, je revenais chez mes parents pour un week-end. L’agresseur qui vivait à trente kilomètres de là venait de temps en temps déjeuner chez mes parents.
Jamais je ne m’installais près de lui, je ne lui parlais pas, je n'avais rien à lui dire. A 23 ans j'ai rencontré mon mari avec qui j'ai trois enfants.
Nous profitons l’été de faire des pique niques avec des amis. A deux reprises ou nous organisons des pique niques, ces mêmes amis nous proposent d’inviter une de leurs amies qui ne va pas bien. Cette personne me dit-on est victime d’inceste. Et la deuxième fois l'autre personne est aussi en mal-être victime de viol. Jamais durant ces deux rencontres, je me suis dit que ça m’était arrivé aussi.

Nous sommes en décembre 2001, je me fais du souci pour le plus jeune de mes enfants, qui a des difficultés à l’école maternelle. Je ne dors plus la nuit et cela dure un mois. Puis un matin, nous sommes en janvier 2002, je me réveille avec un souvenir : il m'a violé.
Ce matin là, je demande à mon mari de s'occuper des enfants. Je lui explique que je ne pars pas travailler, prétextant une migraine. Ce jour là, je prévoie d’aller chez le médecin demander une journée de repos, puis j’imaginais repartir le lendemain.
Il n'en est rien, une fois la maison vide, je n'ai cessé de pleurer et j'ai fini par appeler une amie au secours. A partir de là pour moi, c'est la dépression qui commence. J'ai été hospitalisée plusieurs fois, ayant fait des tentatives de suicides, impossible de reprendre des activités professionnelles, c’est toute ma vie qui bascule.

A la sortie du déni, j'ai tout perdu

Un jour, j’ai eu le coup de foudre pour un homme, suite à ça, je suis sortie du déni.

J’ai toujours été malheureuse, j’ai eu des phobies. Il m’a fallu un ou deux ans de thérapie pour débloquer ma mémoire. Je suis toujours en thérapie d’ailleurs…Je suis allée à des groupes de parole pendant un an et demi, là bas, je me suis sentie bien. Je n’ai confiance en personne normalement. Petit à petit, il y a eu une évolution et là, mon couple a éclaté. Je me suis renseignée juridiquement, il y a prescription, je n’ai plus de contact avec ma famille. A la sortie du déni, j’ai tout perdu.

Je cherche à faire un procès à mon beau père et à ses complices. Mais il y a prescription. J’ai contacté une association qui m’a dit que je n’avais pas de preuves donc ce n’est pas vrai. L’important c’est que mes filles soient protégées, qu’il n’y ait pas de risque pour elles. Ce qui m’aurai fait du bien c’est que si j’avais pu être confronté à lui, j'aurais pu lui dire toute ma colère. C’est ma colère qui m’a tenue toute ma vie. J’ai eu une envie de suicide mais je me suis dit que si je meurs c’est eux qui gagne et non je ne veux pas, c’est moi la plus forte, c’est moi qui gagne. Je suis folle de rage de cette injustice. Je vais quand même mieux, je suis en thérapie. J’espère que dans peu de temps je vais pouvoir en sortir. Ce n’est pas le plus important dans ma vie, il y a autre chose.

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