La parole de l'enfant, la vérité

  Liliane Daligand
          Le journal des psychologues No268 juin2009
        
Liliane Daligand est professeur de médecine légale, université Lyon 1. Psychiatre des hôpitaux , C.H.U de Lyon. Expert prés la cour d'appel de Lyon


Au début du XXe siècle Ernest Dupré ( psychiatre)  influencé par Paul Brouardel (professeur de médecine légale) développe une théorie selon laquelle tous les enfants mentent régulièrement et naturellement. Il précise que le devoir du médecin légiste consiste à éclairer les magistrats sur « le peu de valeur probante que comporte les témoignages ou les renseignements émanés de l'enfant ».
Aujourd'hui le droit à la parole de l'enfant est consacré par la Convention internationale des droits de l'enfant de 1990 dans son article 12 et par l'article 388-1 du code civil issu de la loi du 8 janvier 1993, inspiré de l'article 12 de la Convention.
Dans le « on-dit » social la parole de l'enfant dans son rapport à la vérité est tantôt donné comme un « il ne sait pas ce qu'il dit » et tantôt comme l'affirmation que la vérité sort spontanément de sa bouche. Nous imaginons que l'enfant va, en grandissant, nouer un pacte de plus en plus en responsabilité avec la vérité
L'enfant au cours de son développement va modifier son rapport au langage.  A partir des sonorités mises à sa disposition par son entourage maternel pour traduire ses sensations corporelles il va progressivement prendre le langage à son compte et dire « je ». Dés que l'enfant se met à parler, comme tout être humain, il est menteur, dans l'impossibilité qu'il est d'atteindre par sa parole le réel.
A travers l'exemple de l'inceste père-fille l'auteur dit que l'inceste place l'enfant, du fait de la violation de l'interdit, dans la confusion des générations. La génération est ce qui ouvre chaque être humain par la lignée à l'Origine, à la source langagière. Le secret entourant la violation de l'interdit crée une sclérose interne empêchant la parole et limitant toute relation à l'autre. Seule la révélation permet  le retour de l'enfant à la parole.
La loi est ce qui va permettre de sortir de la confusion. Aussi le doute par rapport à la parole de l'enfant ou la confiance du juge dans cette parole vont être d'une très grande importance.
Les dires sur les agissements incestueux, comme tous les dires, vont trouver des mots différents selon les interlocuteurs. Le terme de variation va être évoqué. Ces variations vont fournir le prétexte pour douter de l'exactitude des faits dénoncés.
Pour éviter le trauma de la répétition la loi du 17/06/98 impose d'enregistrer l'audition des mineurs.
Cela souligne le fait que la rencontre avec une victime nécessite de la patience, du respect. Les mots de la révélation ne constituent pas une déclaration définitive, figée dans l'exactitude de la simple description d'actes interdits, mais chaque variation devient un moment du dire de la renaissance.
Les experts vont devoir témoigner de leur relation avec l'expertisé, de la parole qu'ils ont reçue.
Le magistrat Serge Portelli estime qu'il faut tordre le cou à l'expertise de crédibilité. L'expert doit dire les conséquences de l'abus sexuel ou de l'inceste sur l'enfant au présent et les hypothèques du futur.
Lorsque les faits sont récents le trauma psychique est souvent intense et un syndrome de répétition peut s'installer. Lorsque les faits ont débuté précocement et se sont répétés pendant longtemps ce qui domine c'est le vide. Le vide de l'histoire de la victime par impossibilité de mémorisation.
La loi du 17 juin 1998, qui ouvre la possibilité aux mineurs victimes de faire l'objet d'une expertise médico-psychologique destinée à apprécier la nature et l'importance du préjudice subi et la nécessité des traitements ou des soins appropriés, fait disparaître la question de la crédibilité. Mais un circulaire du ministère de la justice du 20/04/99 précisant les conditions de l'enregistrement de l'enfant l'a réinstaurée.
Une méthode nord-américaine de validation, la «  Statement Validity Analysis » est destinée à examiner la probabilité de la véracité du récit recueilli.
Suite au procès d'Outreau qui reposait essentiellement sur des témoignages, en particulier des enfants victimes, et sur des expertises de crédibilité, la commission Viout a proposé des réformes  afin d'améliorer le recueil et l'expertise de la parole de l'enfant.
Le recueil de la parole de l'enfant présente des spécificités. Il ne peut s'improviser et demande des compétences particulières.
La commission a préconisé de supprimer le terme de crédibilité disant qu'il n'y a pas d'automaticité de l'adéquation entre crédibilité médico-légale et vérité judiciaire. Elle a proposé une mission type en six points: aspects de la personnalité de l'enfant, analyse des circonstances et du contexte de la révélation, description du retentissement des faits, analyse de l'évolution du récit depuis la révélation, indication du degré de connaissance et de maturation de l'enfant en matière sexuelle, formulation d'un pronostic et conseil d'un suivi thérapeutique.
Les préconisations de la commission sont reprises dans la circulaire du 2 mai 2005.
Concernant le procès la majorité des enfants, des pré- adolescents souhaite témoigner mais la parole ne leur est pas toujours donné et ainsi justice ne leur est pas rendue. Refuser la parole à un enfant c'est lui refuser d'être pris dans son humanité.  

Catherine Nicoleau, psychologue clinicienne.

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