Etendre la notion d'inceste : exclusion du tiers et binarisation du ternaire

Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich

Revue A contrario Vol 3/No1 (2005)  7 pages

Caroline Eliacheff est pédopsychiatre et psychanalyste.
Nathalie Heinich est directeur de recherche en sociologie(CNRS).

Dans cet article C.Eliacheff et N.Heinich  proposent une approche plus large de l’inceste,  défini en termes  d’exclusion du tiers et de  binarisation du ternaire, qui permet d’intégrer en un même modèle les apports de l’anthropologie et ceux de la psychanalyse.

Françoise Héritier, dans un ouvrage paru en 1994 (Les deux sœurs et leur mère. Anthropologie de l'inceste, Paris. Odile Jacob), étend la notion d’inceste à ce qu’elle a nommé l’ « inceste du deuxième type ». Il a lieu lorsque deux personnes apparentées (par exemple deux sœurs  ou une fille et sa mère) se partagent le même partenaire sexuel.

La définition de l’inceste du premier type est basée sur la consanguinité. L’inceste du deuxième type repose, selon F. Héritier, sur le mélange des « humeurs » corporelles-les liquides corporels, la substance, le sang de deux personnes apparentées partageant le même partenaire sexuel.

Leur point commun est la mise en relation de deux identiques : identité consanguine dans l’inceste de  premier type, identité corporelle dans l’inceste du deuxième type.

Il ne s’agit plus d’inscrire la notion de l’inceste, comme le fit Claude Lévi-Strauss( Les structures élémentaires de la parenté 1947), dans une interprétation fonctionnaliste, mettant en avant ses fonctions sociales, économiques, anthropologiques, dans la mesure où cet interdit contribue à instituer le social par l’échange des femmes. Il s’agit, grâce à cette extension de la notion d’inceste, de l’inscrire dans une dimension  symbolique.

Pour C.Eliacheff et N.Heinich l’avancée remarquable opérée par F.Héritier dans la théorie de l’inceste est limitée par le fait que la notion d’identique(« nos sociétés répugnent à la mise en rapport de l’identique ») est réduite à sa dimension corporelle(humeurs, liquides du corps).

Pour C.Eliacheff et N.Heinich ce qui disparaît ainsi de l’analyse c’est l’insoutenable rivalité instaurée par toute situation incestueuse entre deux personnes qui unies par la parenté sont mises à la même place sexuelle alors qu’elles sont déjà en rapport de très grande proximité et d’alliance et ne peuvent donc pas s’autoriser la rivalité extrême impliquée par l’inceste. La mise en rivalité sexuelle est la mise d’une personne à la place d’une autre c'est-à-dire la confusion identitaire.

Evitement de la rivalité et respect de l’identité est le double impératif que l’inceste - du premier comme du deuxième type-  transgresse en instaurant la confusion des places.

L’approche symbolique permet d’expliquer contrairement à l’approche corporelle le fait qu’une relation puisse être qualifiée d’incestueuse dans le cas de parents adoptifs. La proximité des deux personnes mises à la même place relèvent alors d’un rapport de parenté purement symbolique, passant par les mots, et pas par les corps. Ce qui compte là ce sont les places généalogiques-proprement symboliques- qui sont assignées aux uns et aux autres.

L’élargissement de la question de l’inceste à la dimension intra psychique par l’inceste du deuxième type, au-delà de ses enjeux économiques et sociaux, apparaît avec plus d’évidence encore si on étend à nouveau la notion à un troisième type d’inceste : l’inceste platonique également nommé par le pédiatre Aldo Naouri « inceste sans passage à l’acte ». Une telle dénomination peut paraître paradoxale puisque l'inceste est habituellement désigné comme le passage à l'acte sexuel entre deux personnes apparentées. Mais la focalisation sur l'acte sexuel tend à occulter l'un des fondements d'une situation incestueuse que le rapport sexuel ne fait que concrétiser lorsqu'il a lieu à savoir une relation à deux excluant tout tiers-que ce soit par le fantasme de « ne faire qu'un » ou par le secret.

Dans l'inceste père/ fille (inceste du premier type) c'est la mère que le père a préalablement exclue en ne se référant plus à elle pour occuper sa place généalogique. Dans une relation mère/fille de type incestueux(inceste le plus souvent platonique) c'est le père qui est exclu, la mère ne se référant plus à lui pour occuper sa place généalogique.

De mère à fille l'instauration d'une relation de type incestueux est facilitée par le fait d'être du même sexe: l'une devenant le miroir de l'autre, l'autre la projection narcissique de l'une, en un lien favorisant la confusion identitaire au détriment d'une réciprocité du lien. Il y a une propension chez elles à se confier mutuellement tout de leurs idées ou de leurs sentiments, à s'échanger leurs vêtements puisqu'elles ont une peau commune et qu'entre elles toutes limites et toutes différences sont effacées.

Si les deux autres types d'inceste sont très difficiles à dire l' inceste platonique lui est informulable car son repérage est brouillé du fait de l'absence de rapport sexuel et par la valorisation générale de l' « amour » parental et maternel en particulier.

Le point commun des trois types d'inceste est l'exclusion du tiers. Dans l'inceste du premier type (père/fille),ce tiers est la mère. Dans l'inceste platonique(mère/fille) c'est le père. Et dans l'inceste du deuxième type(mère/fille) ce n'est pas une personne qui est exclue mais une place.
Il y a trois personnes mais seulement deux places: partenaire masculin, partenaire féminine-et deux femmes, la mère et la fille, à cette place là.

Tout lien instauré dans le cadre familial doit  nécessairement prendre une forme ternaire, du type père-mère-enfant car autrement est  créée une situation incestueuse, avec son cortège de malheurs-rivalités invivables, identités impossibles.

Catherine Nicoleau, psychologue clinicienne.
 

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