La revictimisation

Des études épidémiologiques ont permis de mettre en évidence la fréquence des violences conjugales. A l'étranger, des expériences de dépistage systématique des violences conjugales ont été menées dans des services d'urgences. Mc Leer et al. (1989) concluaient que 30% des femmes consultant dans un service d'urgences subissaient des violences. Parmi les services hospitaliers, les services d'urgences occupent en effet une place privilégiée en raison de leurs possibilités d'accueil 24 H/24, et d'une certaine forme d'anonymat. Ces services sont également à même de traiter les pathologies en lien avec les violences conjugales, telles que tentatives de suicide, abus d'alcool et de médicaments. L'American Medical Association rapporte que 22 à 35% des femmes se présentant dans les services d'urgences ont été victimes de sévices.

Des études ont également été menées en médecine générale. Bradley et al. (2002) ont effectué une enquête sur 1 871 femmes consultantes de médecine générale. Dans cette enquête, 39% des femmes ont fait état de comportements violents de la part de leur partenaire. Rodriguez et al. (1999) ont mené une étude sur 900 médecins généralistes pour évaluer leur comportement vis-à-vis de cette problématique. La majorité (79%) des médecins disent rechercher systématiquement des abus de la part du partenaire. Le sexe du médecin n'intervient pas dans cette attitude. Mais les médecins effectuent cette recherche moins fréquemment lorsqu'il s'agit de nouveaux patients ou d'examens de contrôle. A noter que les gynécologues et les médecins généralistes exerçant dans le public dépistent davantage des violences conjugales que ceux qui exercent dans le secteur privé.
En population générale, une étude réalisée en Australie avec un suivi de 6 ans (Mazza et al., 2001) a montré que 28,5% des femmes avaient vécu des situations de violence domestique pendant leur vie et que 5,5% d'entre elles avaient été victimes de violences graves de la part de leur conjoint au cours de l'année écoulée.
Aux USA, la prévalence des femmes victimes de violence domestique serait de 5 à 20% (McCauley et al., 1995 ; Freund et al., 1996). Delahunta (1995) considère même que 20 à 30% de l'ensemble des femmes subissent des violences physiques de la part d'un partenaire au cours de leur vie. Au Canada, Hotch et al (1996) ont établi que 29% des 12 300 femmes de plus de 18 ans choisies au hasard avaient subi ou subissaient des violences physiques ou sexuelles de la part d'un partenaire.
Des enquêtes très spécifiques ont été exclusivement consacrées à la question de la violence conjugale, particulièrement rigoureuses sur le plan méthodologique (Walby et al., 2001) et dont les résultats vont dans le même sens. Il s'agit de travaux où les enquêteurs bénéficiaient de temps pour interroger et sonder sur le seul thème de la violence conjugale. On a recensé dans cette catégorie deux grands exemples d'enquêtes aux Etats-Unis, les enquêtes nationales sur la violence familiale de 1975 et de 1985 (Straus et al., 1990), et une aux Pays-Bas (Romkens, 1997).
En France, une enquête a été réalisée en 1993-1994 sur les violences conjugales auprès de 761 femmes (Saurel-Cubizolles et al., 1997). L'étude a porté sur les violences subies pendant les 12 mois qui suivaient un accouchement :
- la fréquence des violences était de 6% des femmes, les violences de la part du conjoint représentant 4% ;
- les violences étaient plus fréquentes si le couple était instable, et le conjoint sans emploi ;
- il n'y avait pas de différence significative selon l'âge de la femme, son niveau d'études, ou sa situation professionnelle ;
- enfin, les femmes victimes de violences consommaient davantage de psychotropes.
En 1996, une étude a été menée en Loire-Atlantique sur la prise en charge de la violence conjugale en médecine générale (Chambonet et al., 2000) :
- les médecins étaient en moyenne confrontés à cette situation 2 fois par an, les médecins femmes déclarant être plus souvent sollicitées ;
- les motifs des consultations étaient pour 83% des blessures, ecchymoses ou hématomes, pour 79% des troubles psychologiques, pour 16% des insomnies et dans 6% des cas, l'enfant était le prétexte à consulter ;
- les déterminants le plus souvent évoqués étaient l'alcoolisme (93%), le conjoint connu comme violent (57%) ou des difficultés sociales (52% de précarité).
Une enquête sur les violences conjugales a été menée auprès de femmes accueillies à une consultation de médecine légale à Toulouse à la suite de coups et blessures volontaires (Thomas et al., 2000). Il s'agissait d'une étude descriptive et comparative à dix ans d'intervalle (1989 versus 1999) :
- Le nombre de consultations concernant la violence a triplé en 10 ans, les femmes consultant plus facilement et plus tôt.
- Les femmes victimes étaient légèrement plus jeunes et la durée de vie commune avec leur conjoint plus courte. L'agresseur était plus âgé de 4 ans par rapport à 1989.
- L'ancienneté des violences était moins importante ; le médecin était plus souvent au courant (58% contre 30%) ; l'alcool avait toujours la même importance (29%) ; la prise de drogue était rapportée par une femme sur dix (non rapportée en 1989) ;
- Toutes les catégories sociales étaient concernées.
L'Institut Médico-Légal de Paris a étudié 652 homicides dont ont été victimes des femmes entre 1990 à 1999 (Lecomte et al., 2001). Leur moyenne d'âge était de 45,5 ans. L'auteur de l'homicide était le mari dans 31% des cas, un autre partenaire dans 20% des cas, un proche pour 4% et une connaissance de la victime dans 30% des cas. Dans seulement 15% des cas, les auteurs étaient inconnus de la victime. La plupart des agresseurs étaient connus comme violents ou alcooliques chroniques. Ces violences se sont déroulées dans un contexte de violence durant depuis longtemps.
L'enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France (ENVEFF) (Jaspard et al., 2003), réalisée de mars à juillet 2000, a fourni des éléments essentiels qui permettent de mieux évaluer la nature et la fréquence du phénomène en France. Les objectifs étaient de cerner les divers types de violences personnelles qui s'exercent envers les femmes à l'âge adulte, quels que soient les auteurs des violences, d'analyser le contexte des situations de violence et d'appréhender les conséquences de la violence sur le plan de la santé et de la vie familiale et sociale. L'enquête a été effectuée par téléphone auprès d'un échantillon représentatif de 6 970 femmes âgées de 20 à 59 ans. Le questionnaire durait en moyenne 45 minutes. Afin de favoriser des réponses aussi ouvertes et sincères que possible, les mots "violence" ou "agression" n'étaient pas utilisés dans les questions. Dans chaque cadre de vie, de manière progressive, des faits précis étaient évoqués.
Les résultats ont montré que :
- Au cours des 12 derniers mois, les violences conjugales concernaient 10% des femmes.
- Les violences conjugales se répartissaient en : 4,3% d'insultes, 1,8% de chantage affectif, 24,2% de pressions psychologiques (dont 7,7% d'harcèlement moral), 2,5% d'agressions physiques, 0,9% de viols et autres pratiques sexuelles imposées.
- Parmi les femmes déclarant des brutalités physiques, 55% en ont subi plus d'une fois et 16% plus de 10 fois.
- Dans la grande majorité des cas, les violences répétées étaient exercées par le même agresseur. C'est dans la vie de couple que les femmes adultes subissent le plus de violences physiques, psychologiques et sexuelles. Ainsi, 71% des femmes brutalisées par un conjoint l'ont été à plusieurs reprises. En cas de répétition des brutalités physiques par le même auteur, la durée était supérieure à 1 an pour plus de la moitié des femmes et à 5 ans pour un quart d'entre elles. Ces brutalités duraient depuis plus de 10 ans pour 14% des femmes.
- Les violences conjugales sont liées à l'âge : les femmes les plus jeunes (20 à 24 ans) étaient environ deux fois plus exposées que leurs aînées. La fréquence des violences subies était homogène selon les catégories socioprofessionnelles.
- De nombreuses femmes ont parlé pour la première fois à l'occasion de cette enquête des violences dont elles étaient victimes. Les violences conjugales sont les plus cachées (plus des 2/3 des femmes contraintes par leur conjoint à des pratiques ou rapports sexuels forcés avaient gardé le silence ; 39% avaient caché des agressions physiques).
- Les femmes qui avaient des antécédents d'abus pendant l'enfance, avaient été 4 fois plus souvent que les autres victimes d'agressions sexuelles ou physiques dans leur couple au cours des 12 derniers mois.
- Le recours des femmes victimes de violences au sein du couple se portait dans 24% des cas sur les médecins.
- Enfin, le nombre d'hospitalisations était significativement plus élevé pour les femmes ayant subi des agressions et elles étaient plus nombreuses à consommer des médicaments psychotropes.
En résumé, plus d'une femme sur dix déclare avoir subi des agressions sexuelles au cours de sa vie. Ce sont surtout les femmes les plus jeunes qui sont concernées, même si les femmes ne sont épargnées à aucune période de leur vie. Le viol conjugal occupe une place importante et méconnue : près de la moitié des femmes victimes de viol l'ont été de la part d'un conjoint. On retiendra aussi de cette enquête que la violence conjugale prend des formes multiples. La notion de violence conjugale est une construction à partir des réponses données, qui montrent que les différents types de violences se superposent et s'entrecroisent (violences verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles).
L'image traditionnelle de la "femme battue" s'avère donc trop restrictive et doit être revue : au sein du couple et de la famille, les femmes sont confrontées à de multiples agressions, physiques, mais aussi verbales, psychologiques et sexuelles, qui forment un continuum. Lorsque se produisent des faits multiples et fréquents, on peut dire qu'il existe une situation de violence. Dans l'enquête ENVEFF, une femme sur 10 se trouve ainsi dans une situation de violence conjugale au moment de l'enquête et près de 3% cumulent agressions physiques et atteintes psychologiques, et dans une moindre mesure les contraintes sexuelles.

Source : http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/conf&rm/Conf/confvictime/experthtml/dantchev.html

Selon Russell :

  • 19 % des femmes victimes d'inceste ont dit avoir été agressées sexuellement par leur mari, comparativement à 7 % des femmes non abusées pendant l'enfance;
  • 27 % ont rapporté avoir été battues par leur mari, comparativement à 12 % chez les autres répondantes.

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×