Dysfonctionnements et violences

Février 2011,

Depuis début 2010 j'ai pris en charge 122 victimes d'agressions sexuelles dans le cadre de mes consultations spécialisées (sur le 92 et le 93), une majorité des victimes sont adressées par des associations d'aide aux victimes (AVFT, CFCV, ...) et par l'observatoire des violences envers les femmes du 93 et par des médecins de PMI, du CG, du MFPF et des travailleurs sociaux :

  • 108 femmes (88,5%) et 14 hommes (11,5%)
  • Sur ces 122 victimes de violences sexuelles, 91 ont été victimes de viols (74,6%),
  • Sur ces 122 victimes de violences sexuelles, 85 ont subi les violences sexuelles en tant que mineur (e)(s) (69,7%)
  • et pour 51 d'entre elles il s'agissait d'inceste (41,8%),
  • et 38 ont subi les violences sexuelles en tant que majeur(e)(s) (31,1%)

Sur ces 122 victimes de violences sexuelles :

  • 47 ont porté plainte (38,5%) (sur ces 47, 44 sont des femmes, 3 des hommes; 19 étaient mineur(e)(s) au moment des violences, pour 11 il s'agissait d'inceste, 28 étaient majeur(e)(s), 18 dossiers sont en cours d'enquêtes préliminaires ou de procédures judiciaires souvent depuis plus d'un an (38,3%), 20 ont fait l'objet de classement sans suite et de non-lieux (42,5%), il n'y a eu que 9 jugements dont les 9 ont abouti à des condamnations à de la prison ferme (19,1%)
  • 75 n'ont pas porté plainte (61,5%) (sur ces 75 victimes, 64 sont des femmes, 11 sont des hommes; 66 étaient mineur(e)(s) et il s'agissait d'inceste pour, 19 majeur(e)(s)

La quasi totalité des victimes ont ressenti un sentiment de solitude et d'abandon, pour toutes, les parcours judiciaires, sociaux et médicaux ont été très difficiles, elles ont rencontré indifférence, déni, mise en doute, non reconnaissance, incompréhension, jugements négatifs, culpabilisations, violences à répétition, très nombreuses sont celles qui ont regretté d'avoir porté plainte.

Pour 96% d'entre elles la prise en charge spécialisée et les explications sur les mécanismes psychotraumatiques et leurs conséquences ont été très importantes et leur ont permis de se reconnaitre, de mieux se comprendre et de diminuer leur sentiment de culpabilité et de honte.

Quelques exemples de dysfonctionnements et de violences inconcevables subies par les victimes lors de leur parcours :

Un enfant de 6 ans violé à répétition pendant une semaine par 3 grands ados dans une colonie de vacances, le petit garçon reconnait formellement à 3 reprises les agresseurs, mais ces derniers nient. Ils ne sont pas mis en examen (seulement en tant que témoins assistés) et la procédure aboutit à un non-lieu, le directeur de la colonie de vacances n'est pas inquiété malgré les nombreux témoignages qui confirment l'absence totale de surveillance pendant le séjour et le fait que les ados étaient mélangés avec les plus jeunes enfants.

Un enfant de 9 ans qui a subi une pénétration anale commise par son demi-frère de 17 ans alors qu'il était chez son père dont la plainte a aboutie par un non-lieu justifié par : "la description des faits et son audition qu'il était demandeur d'actes sexuels tant par son frère que par des camarades de classe" et comme le frère est mineur il ne peut y avoir d'atteinte sexuelle. Chez un enfant qui présente de lourds symptômes psychotraumatiques avec des cauchemars, un somnambulisme, des phobies d'impulsion majeures (epur de se jeter par la fenêtre, de se blesser avec des couteaux et des conduites d'évitement envahissantes s'y rapportant.) Les troubles sexuels de type exhibition, masturbation compulsive ont cassé dès le début de la prise en charge spécialisée et dès que l'enfant a pu relier ses comportements à de fortes angoisses et à des images sexuelles qui envahissaient son psychisme (mémoire traumatique), de même pour les phobies.

Une adolescente de 14 ans violée en réunion à plusieurs reprises par des pompiers : lors de sa déposition de plainte à la brigade des mineurs, des policiers pouffent de rire avec une stagiaire pendant qu'elle relate les faits et elle s'entend dire "vous êtes une fille libertine" (je précise qu'elle était vierge au moment du viol) alors qu'ils savaient qu'elle avait fait 2 graves tentatives de suicide, qu'elle se scarifiait tellement profondément qu'il avait fallu la recoudre plusieurs fois aux urgences. Au bout de 6 mois l'enquête préliminaire n'avançant pas, la mère a demandé au commandant des pompiers de faire une enquête ce qu'il a fait et a abouti à la mise à pied des agresseurs. La même adolescente est prise en charge par le CMPP et une structure psychiatrique d'hospitalisation étude sans que l'on traite ses troubles psycho-traumatiques spécifiquement.

Une adolescente de 15 ans violée par un ancien camarade de classe qu'elle revoit pour la première fois après plusieurs années (il avait fait le pari avec des amis qu'il arriverait à avoir des relations sexuelles avec une fille). Ses parents portent plainte pour viol, le garçon reconnait qu'il lui a tenu les 2 poignets et qu'elle a dit non, mais qu'elle était consentante ! L'enquête préliminaire aboutit à un non-lieu pour absence des faits (en raison principalement de la découverte de conversations MSN entre elle et le garçon où ce dernier lui faisait des propositions et où elle essayait de s'en sortir en disant oui-oui et en déclinant tous les rendez-vous, quand elle l'a revu, c'était la première fois qu'elle prenait seule les transports, elle avait rendez-vous avec deux autres anciennes camarades de classe qui ne sont pas venues, comme cela faisait plus d'un mois qu'il ne lui avait plus fait de propositions sexuelles elle s'est dit qu'elle pouvait le revoir). Les parents du garçon portent alors plainte pour dénonciation mensongère de crime imaginaire, la jeune adolescente se retrouve en garde à vue pour plusieurs heures et elle est isolée en cellule (malgré un certificat médical indiquant sa grande fragilité et d'importants troubles psychotraumatiques, et malgré mon appel téléphonique au commissariat pendant la garde à vue). Les policiers lui disent qu'elle va rester en garde à vue plusieurs jours, qu'elle risque 10 ans de prison car c'est très grave ce qu'elle a fait, qu'elle est folle, schizophrène, ils font une pression psychologique très importante sur elle pour qu'elle avoue avoir menti, elle tiendra bon malgré des idées suicidaires. Elle développera ensuite des troubles psycho-traumatiques sur la garde à vue : cauchemars, angoisses, phobie d'être enfermée dans une pièce. Elle sera convoquée ensuite par le juge des enfants qui ne la mettra pas en examen.

Une jeune fille de 18 ans violée avec menaces de mort (et avec arme) alors qu'elle rentrait de son travail le soir, à qui le policier lui demandera lors de sa déposition "si elle a mouillé pendant le viol? Si elle a eu du plaisir?" (cette jeune femme musulmane n'avait jamais eu de rapports sexuels). D'autre part l'employeur refuse de lui délivrer une déclaration d'accident du travail.

Une jeune fille de 16 ans violée à Paris par un inconnu, qui a peur de la réaction de ses parents ne leur en parle pas et qui va de plus en plus mal, alors qu'elle était bonne élève, elle a des notes catastrophiques, elle manque les cours, se met à boire et à fumer du cannabis. Une gynécologue qui se pose des questions lors d'une consultation réussit à la faire parler du viol, les parents sont prévenus. Rien n'est fait, elle continue à aller très mal, elle voit son premier psychiatre qui ne tient pas compte du viol et la culpabilise de son comportement par rapport à ses parents qui font tout pour elle. Les parents ne supportant pas qu'elle continue à se droguer et à faire des "fugues" (elle va chez un copain) l'emmène au CPOA, elle sera alors hospitalisée en psychiatrie contre son gré à la demande des parents et après avis des psychiatres pendant 4 mois dans un service d'adultes (elle a plus de 16 ans) où elle sera enfermée et où elle aura très peur des autres patients et sera agressée, où à aucun moment le viol ne sera abordé alors que les médecins sont au courant, où elle sera neuroleptisée et considérée comme psychotique (en raison de sa mémoire traumatique et des réminiscences qui l'envahissent). Elle sortira avec un lourd traitement sédatif.

Une jeune adolescente de 14 ans violée en réunion par 4 agresseurs à 2 reprises en représailles parce qu'elle a osé porter plainte pour viol, se retrouve lors de l'enquête judiciaire à subir une confrontation avec les 4 agresseurs de 9h à 16h pendant laquelle ils vont l'injurier et la menacer et la menacer de viols et de mort devant le juge d'instruction sans que celui-ci ne réagisse, de même en plein procès elle recevra une chaussure dans le visage sans réaction de la part de l'instruction judiciaire... Le juge pour enfants pour la protéger des menaces de mort et de viols, comme rien est fait pour reloger la famille dans un autre département, la sépare de sa famille et la place dans un foyer qu'elle n'a pas quitté pendant 6 ans (alors que ce qu'elle aurait souhaité, et ce dont elle aurait eu besoin c'est de vivre avec sa famille dans un lieu sécurisé pour y être entourée et soutenue.) Sa prise en charge médico-psychologique a été aussi gravement défaillante, en ce qu'elle s'est quasiment bornée à des traitements sédatifs prescrits par des psychiatres qui ne lui parlaient pas et n'analysaient pas avec elle ses symptômes psychotraumatiques. Elle a été hospitalisée contre son gré dans un service de psychiatrie après une tentative de suicide, isolée plusieurs mois, hyper-médicamentée, sans que les viols qu'elle avait subis ne soient abordés une seule fois (alors que les médecins étaient au courant des viols). Elle a tenté de se pendre lors de cette hospitalisation. Depuis près de 6 ans, elle est donc séparée de sa famille et vit dans un foyer. Elle y est encore victime de menaces de mort de la plupart des agresseurs encore en prison pour lesquelles elle a tenté de porter plainte récemment. Les policiers n'ont accepté de prendre qu'une main courante.

Dr Muriel Salmona

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