Victime d'inceste, “un enfant quand je veux, si je veux” ?

Fruit du plaisir, de la nécéssité, du devoir ou du désir... aucun enfant n'a été consulté avant d'être conçu. Et à une époque pas si lointaine, aujourd'hui encore dans des pays aux portes de l'Europe, les parents, et les mères en particulier,  n'ont pas le choix non plus. En France, le mouvement de la maternité heureuse donne de la liberté aux personnes. Le discours dominant veut qu'on ne fasse les enfants ni par devoir familial, ni pour soi, mais 'pour lui'. Comme on n'a pas encore trouvé les conditions du droit à l'auto-détermination de sa propre naissance, la maternité heureuse est devenue la maternité compliquée. La complexité s'accentue lorsque le parent a eu une enfance difficile, comme pour les victimes d'inceste. Il ne sera pas ici question de discuter de l'intérêt de l'enfant. Ce dossier sera orienté du point de vue du parent. Quelles sont ses difficultés à avoir et élever un enfant lorsqu'on a été victime d'inceste ?

1. L'inceste, la maternité précoce et la protection de l'enfance.

La maternité précoce est lot de certaines victimes d'inceste. Les psychologues l'expliquent par une carence affective poussant les adolescentes à fonder leur propre famille tôt. Ainsi, Mélanie*, victime d'attouchements à 14 ans, rencontre l'amour à 16, fait un bébé à 17 et divorce à 18 ans.  Elle a trouvé le bonheur auprès d'une enfant épanouie qu'elle aime et qu'elle défend. Happy end. D'autres n'arrivent pas à s'occuper d'un enfant fragile à qui elles avaient assigné un rôle de sauveur. Cette fonction n'est pas que de l'ordre du fantasme si l'on en croit certains travailleurs sociaux : la maternité permettrait de quitter le foyer violent quand les abus ne sont pas reconnus. Il y a une quinzaine d'années, la presse dénonçait un détournement de la fonction protectrice des allocations familiales.Si les parents sont mineurs, ces allocations sont majorées pour faire face aux études que les jeunes parents devront achever avant de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille. Certains ont estimé plus rentable l'inceste père-fille que les relations conjugales, plusieurs enfants sont nés et ont enrichi l'agresseur et sa conjointe. La maternité précoce peut conduire à l'abandon de l'enfant. Pour Claude Sageot, sociologue et président de la D.P.E.A.O. (Association pour le droit aux origines des pupilles de l'Etat et des adoptés), l'accouchement sous X ne bénéficie pas à la mère biologique comme on le prétend. Il protègerait, entre autres,  les pères incestueux et les parents abusifs. Cette vision est corrobhorée par le changement de pratique chez les travailleurs sociaux : autrefois, on proposait systématiquement à la victime d'inceste l'avortement ou l'abandon. Ce n'est plus cas, et certaines victimes trouvent le bonheur auprès d'enfants nés du viol incestueux. Quant à Céline*, jeune majeure en rupture familiale pour cause d'inceste, voilà la solution proposée par les assistantes sociales : “Vous n'avez que 18 ans. Vous n'avez pas le droit au R.M.I. On ne voit qu'une solution... Si vous aviez un enfant... Vous n'avez pas de petit ami ?”

            Certaines victimes d'inceste deviennent mères à l'adolescence, elles trouvent le bonheur et le dispensent. Cependant, la grossesse à l'adolescence peut être le symptôme d'une carence dans la protection de l'enfance. C'est pourquoi, une grossesse d'adolescente doit susciter des inquiétudes quant à la sécurité morale et matérielle de la mère. Notre société moderne est restée moyenâgeuse pour les jeunes filles victimes d'inceste : les grossesses peuvent être subies ou nécessaires.

2. Parentalité tardive.

Ceux et celles qui ne sont pas parents précocement redoutent souvent d'avoir des enfants. Ils craignent de reproduire le schéma parental. Pour celles qui veulent des enfants, le temps file. L'âge moyen du premier enfant pour une femme est actuellement de 30 ans. Plus sujettes aux difficultés matérielles et affectives, il est à parier que cet âge recule pour les victimes d'inceste. Si la fertilité baisse avec l'âge pout tous, les victimes d'inceste sont davantage sujettes aux ménopauses précoces. Le P.T.S.D. trouble psychique qui affecte 80% des victimes d'inceste, provoque une stérilité psychologique. Conséquence de l'inceste, l'anorexie peut faire disparaître les menstruations ou la masse graisseuse nécessaire à la procréation. Parfois, les médecins décident de castrer les anorexiques. C'est ce qui est arrivé à Corinne*, enceinte et en danger de mort à cause de son faible poids. Les femmes victimes d'inceste rencontrent des difficultés à concevoir. Recourent-elles à des techniques médicales ou à l'adoption ? Le passé de victime entraîne-t-il des refus, objectifs ou non ? Sur les forums pourtant anonymes, les parents restent silencieux.

3. Quand l'enfant vient...

Passée la conception, le problème n'est pas réglé pour autant : les victimes d'inceste font des fausses couches plus souvent que la moyenne. La perte de l'enfant désiré est d'autant plus douleureuse que les facteurs de risque de fausses couches sont paradoxaux : l'inceste en limite les risques génétiques et en accroît les risques psychologiques. En l'absence d'études comparatives, rien ne prouve que le foetus de l'amour soit plus viable que celui issu de l'inceste. En revanche, l'inceste multiplie les risques de maladie génétique orpheline. Statistiquement, l'enfant de l'amour sera en meilleure santé. Mais l'inceste étant intergénérationnel selon certains auteurs, une victime a plus de probabilités de mettre au monde un enfant malade, même si ces probabilités restent faibles. Ainsi, Laura* fillette dont les oncles ont été victimes d'inceste, l'est elle aussi, de part la maladie génétique orpheline qui l'affecte et qui peut être causée par les pratiques incestueuses des générations précédentes. Psychologiquement, cela est vécu comme une injustice supplémentaire. Les problèmes liés à la parentalité après l'inceste sont d'ordre psychologique.

            La naissance est un moment difficile, des souvenirs pénibles peuvent resurgir à ce moment-là. Parfois, c'est le moment de la levée du déni. Le risque de suicide chez les accouchées ayant des difficultés psychologiques est plus élevé que la moyenne selon le professeur Darves-Bornoz(http://fmc.med.univ-tours.fr/Pages/JS2000/JS2000darves.html). Sarah* a eu des difficultés à s'attacher à son enfant : “Il m'a fallu près de 8 mois pour réaliser que j'aimais ma fille  Lorsqu'elle est née, j'ai eu beaucoup de mal à m'attacher à elle. C'est cette rencontre "ratée" qui me pèse le plus.” Thérèse* ne veut pas de fille car elle ne veut pas mettre au monde une victime. Par chance, elle a un garçon. A l'adolescence, les problèmes surgissent. Violée par son père et son frère, elle se résout et redoute à la fois un inéluctable imaginaire : son fils la violera. Le moindre écart de conduite de sa part est violemment réprimé. La mère se reproche son comportement et redoute de perdre son fils. 

            L'inceste peut se révéler à la naissance voire bien plus tard : l'enfant de Pauline* ramène un bulletin scolaire bien meilleur que celui de sa mère au même âge. Pourtant, il est innocent. Au même âge, Pauline comprenait le sens des plaisanteries grivoises, ses parents félicitaient son  intelligence, elle réalise. Pour elle, c'est douleureux et bienfaiteur à la fois. Son enfant va lui permettre de se séparer de ses propres parents et d'entamer une démarche thérapeutique. Elle ne souffre déjà plus de maladies chroniques psychosomatiques. Louis* a trouvé une véritable rédemption grâce à ses enfants : “Asocial, sans doute, il m'a fallu longtemps pour comprendre à quel point j'étais coincé. J'ai cependant toujours eu beaucoup d'amour à donner et espéré beaucoup d'amour de l'extérieur. Mes deux enfants ont résolu ces deux points fondamentaux de ma vie.”

            L'enfant rouvre des plaies, il peut également les panser. Dans les deux cas, il y a des répercussions – qui feront l'objet d'une prochaine enquête. Quoiqu'il en soit, les parents ayant été victimes d'inceste rencontrent des difficultés psychologiques lors de la naissance de leur enfant et pendant sa croissance. Ils manquent de repères éducatifs. Les ateliers de soutien à la parentalité ne doivent pas se limiter à la périnatalité. Par ailleurs, ces ateliers ne doivent pas être destinés uniquement à ceux qui se savent victimes, certains pouvant l'être sans le savoir.

 

4. Surmonter le schéma familial.

Selon Dominique Lopez, sexothérapeute, surmonter le schéma familial n'est pas évident. “Ce n'est pas parce qu'on a pris conscience de ce qu'on a subi qu'on va réussir à l'éviter à ses enfants. Il faut absolument faire un travail.Un parent sorti du déni n'est pas nécessairement moins dangereux pour son enfant que celui qui y est toujours. La pulsion sexuelle incestueuse existe ou non indépendamment  de la conscience des traumatismes subis. Un adulte dans le déni peut n'éprouver aucune pulsion envers ses enfants : aucun passage à l'acte n'est donc à redouter. Un adulte sorti du déni peut éprouver des pulsions et s'efforcer de les contrôler sans y parvenir.” Ancienne vicitme d'inceste, Marie-Noëlle, qui éprouve des pulsions envers son fils. Elle renonce à son époux et à son enfant, les quitte et rompt tout contact. L'aurait-elle violé si elle était restée ? Une victime a-t-elle plus de risques d'aggresser son enfant ? L'opinion populaire l'affirme, l'avis des spécialistes est plus réservé. Le professeur Darves-Bornoz qualifie cela de diffamatoire.  Médicalement, les avis sont partagés.

            Les juges, eux, ont déjà tranché. Jacqueline Phelippe, présidente de l'association “L'Enfant d'abord” considère qu'il y a beaucoup de préjugés en la matière. Si la justice se doit de considérer les faits et uniquement eux, elle tend néanmoins à disqualifier le parent ayant été victime d'inceste au profit de l'autre. Dans certains cas, cela met en danger l'enfant. Ainsi, Laure*, victime d'inceste, reproduit le schéma parental dans le choix de son conjoint. Quand elle le comprend, elle se sépare et  réclame la garde. L'enfant est confié à un père avec une “histoire familiale sans reproche” plutôt qu'à une ancienne victime d'inceste. Face à cette aberration judiciaire, la mère rêve de suicide et d'infanticide altruiste.

            Plus nombreux chez les parents ayant été victimes d'inceste, les retraits d'enfants semblent en revanche justifiés. Sans repères éducatifs, les victimes ne savent pas toujours s'occuper de leurs enfants. Un placement est nécessaire le temps de leur apprendre à être parent. Certaines victimes n'ont pas la santé pour s'occuper d'un enfant. Habituée des séjours en hôpital psychiatrique, Muriel* déplore un certain automatisme dans les décisions concernant ses enfants : “Je suis considérée comme une bonne mère. C'est embêtant. La famille d'accueil est gentille. Moi, je réclame une durée de placement supérieure à celle de mes séjours. Du jour au lendemain, je dois m'occuper de moi, de ma maison, de mes enfants... C'est très dur. Mon psychiatre dit que certaines hospitalisations pourraient être évitées si je n'avais pas trop de choses à gérer en sortant. Je verrai plus mes enfants s'ils restaient placés plus longtemps. Ils seraient placés moins souvent.” 

  Une victime d'inceste aura plus de difficultés à avoir un enfant qu'une autre personne. L'enfant fait remonter des problèmes à la surface tout comme il aide à les résoudre. Globalement, l'enfant est bénéfique dans la vie de la victime d'inceste.

            En ce qui concerne la parentalité des victimes d'inceste, la collectivité doit absolument s'impliquer davantage. Bien sûr, il  appartient à chacune d'entreprendre une démarche thérapeutique afin de résoudre ses probèmes. Cependant, est-il normal que dans un pays du G8 des jeunes majeures soient obligées de faire un enfant  pour survivre ? Par ailleurs des questions restent en suspend : y a-t-il de la discrimination en matière de droit parental ? Quelle est la proportion de maternités précoces et tardives ches les victimes d'inceste ? Quelles sont les conséquences de l'inceste sur la santé des générations à venir ? Quelle est le taux d'infertilité et de stérilité chez les victimes ? Combien d'incestes évitables ne seront pas évités en raison de préjugés divers ?  On estime à 1personne sur 5 le nombre de victime d'inceste. Soigner les victimes d'hier, créer un cadre social et juridique leur permettant d'exercer au mieux leur parentalité, c'est préparer des conditions favorables à l'épanouissement des futurs enfants et citoyens. Enjeu de taille dans un pays vieillissant...La venue de l'enfant suscite bien des craintes pour ce dernier de la part des anciennes victimes. A notre niveau, nous réaliserons une enquête sur les victimes d'inceste de la 2ème génération ainsi que sur les enfants nés de l'inceste.

Roseline Rabin.

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