JOURNAL D’UN SURVIVANT III - “ENSEMBLE”

 

Par Victor Khagan, ex-victime et écrivain.

Mon combat par rapport à nos revendications n'est pas simplement une histoire perso : utiliser un enfant à des fins sexuelles est un crime.

Si j'avais été reconnu dans ce crime comme victime,  à l'époque,  et que les coupables aient été punis, ma famille serait normale et unie, aujourd'hui,  socialement et économiquement.  Un père serait près de sa femme et de ses enfants.  S’il n’en est pas ainsi, c'est entre autres parce que la mère de mes enfants aussi a décidé de dévier l'esprit et le regard : l'éducation de la plupart des gens ne leur permet pas de débattre sereinement de toutes choses nécessaires en vue d’une vie complète et équilibrée pour eux-mêmes et leurs enfants. 

Et c'est bien là le premier grand problème de communication des humains : ne pas regarder une chose réelle en face.  C'est très courant et très humain.  Cela s'appelle le déni.  Le déni entraîne le mensonge et un mensonge ne va jamais seul.  Vivre dans le mensonge est extrêmement destructeur et, finalement,  les gens ne savent plus où est la vérité.  C’est ainsi qu’on arrive à avoir des familles entières qui préfèrent regarder ailleurs.  Réagir en pensant protéger quelqu’un d'un MOT qui paraît lourd ?  Quelle énorme inconséquence !

Que je me lance dans un combat social au nom du crime qui a détruit des années de ma vie,  il ne  fait  aucun doute que ce soit admissible, au pis idéaliste.  Que je  me défonce dans ce combat en pensant que ma victoire peut réunir ma famille foyer, au moins dans une harmonieuse entente et cordialité, c'est encore tout aussi admissible car nous nous aimons et je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de supérieur à l'amour d'une famille.  L'amour implique ce combat.  Inutile de se cacher les yeux,  les oreilles et la bouche comme les trois petits singes : les gens qui adoptent cette stratégie perdent irrémédiablement leur vie et paient tôt ou tard très cher la petite sécurité qu'ils croyaient se forger dans ce qu'on appelle "une tour d'ivoire".

Quant à moi,  je n'étais pas capable d'avoir des rapports et de partager des émotions avec des gens m'intimant le déni de mon calvaire.  J'ai finalement découvert,  après de longues années d'analyse, que les dégâts "internes" étaient tellement amples que j'étais obligé de relever le gant pour redresser la barre.  Guérir est devenu ce combat qui me tient actuellement éloigné de mes enfants,  trésor pour moi le plus estimable au monde.  Je n'avais pas compris que j'avais été victime d'un crime, désolé pour le mot, il n'y en a pas d'autre : pourquoi fait-il si peur ?  Cela arrive pourtant tous les jours !!  Je fais ce que je dois faire,  je ne peux pas faire autre chose.  C'est la destinée qui m'est attribuée et je veux le faire bien,  je veux la transformer en quelque chose de beau !!

Ne vous dégoûtez pas de mon handicap,  ce serait vous dégoûter de moi.  Car mon handicap, c'est moi à 95% : tout mon être a été pris dedans pour le circonscrire,  le dominer et le transcender.  Celui ou celle qui n'accepte pas cette réalité se trompe sur mon compte et s'écarte de moi.  Parce que j'ai été condamné à vivre ça et que j'accepte la réalité de la Vie, je prends ce qu'il y a et mon ambition et mon amour de la vie me poussent à le transformer et à en faire quelque chose de BEAU.  C'est ça mon défi et c’est aussi la manière de guérir.  C'est ça qui sauve mon existence et celle des miens et c'est ce qui me permettra d'être fier de moi.  

Ce n'est pas seulement important pour moi, c'est aussi important pour vous tous quand vous serez plus lucides, vous le constaterez, et pour vos enfants aussi.  Quelqu'un qui a un handicap et qui le transcende, c'est quelqu’un de bien.  Moi,  je prétends à être quelqu’un de bien.  Je dois faire ce travail que je n'ai pas cherché et j'assume mon destin, je le prends en charge et je vais le mener jusqu'au bout.  Je le fais en grande partie par amour ou pour pouvoir aimer.  Sentir à mon côté les forces de ENSEMBLE, avec toutes celles et ceux qui voudront s’y unir,  c'est la force et le bonheur.  

S'aimer soi-même...  Je me rappelle m'être lancé ce défi…  "Si je ne m'occupe pas de moi, qui le fera ?  Si je ne m'occupe que de moi, que suis-je ?  Si je ne m'en soucie pas maintenant, alors quand ?" (Hillel Hazaken in « Le traité des pères»).

Je vous dirai même que j'ai cherché toute ma vie à vous trouver !  Le chemin qui m'a mené à vous a été tracé pour moi au travers de longs égarements et de longues solitudes, de nombreux échecs, de multiples déceptions, d'années de punition, d'esclavages et de destructions tourmentées, de doutes et de comportements suicidaires, de tristesse et de désespérance mais aussi de travail forcené et de dons, de gifles, de condamnations acceptées, de résignations, de schismes impies...  J'ai cru que je méritais la mort, que je n'avais pas de place ni droit à exister, que je n'étais que rebut ou que tare;  que je n'arrêterais jamais de perdre et plus j'allais, plus  je perdais.    Ce qui m'a tenu debout, c'était des mots de poètes, de belles paroles et puis ces deux enfants que la vie m'a donnés, des enfants que j'avais espérés, attendus et rêvés depuis que j'avais 14 ans...  Parce que c'était devenu la seule manière de croire en la Vie : fonder un foyer, refaire le monde avec la couleur de ce que devaient être l'amour et la tendresse !!

Pendant des années et des  années, j'ai pensé qu'il valait mieux savoir mourir et que la seule issue possible n'était que de me supprimer.  J'allais d'un jour à l'autre en pensant que chacun  d'eux était une victoire, sans savoir sur quoi ?  Je sais que vivre pour eux, aujourd'hui, est hyper vital : j'ai vu des enfants dont le père ou la mère se sont suicidés et c'est l'horreur pour elles ou pour eux et un atroce abandon, en plus.  Jamais les miens ne m'ont donné autant de forces qu'actuellement mais, de vous, ENSEMBLE, j'ai votre amitié et votre incroyable compréhension tous les soirs : ça me permet d'être à mon tour plus fort pour eux et plus optimiste pour leur donner le change.  Je pense qu'on s'aime bien toutes/tous ici,  sans tomber dans la sentimentalité : on est fidèles au rendez-vous, on a une histoire forte en commun, on crée des liens.  On prend et on donne.  Cela s'appelle certainement l'amitié. C'est là où la responsabilité de chacun prend sa place.  Pour les uns, elle peut être plus dure que pour d'autres mais dès qu'on accepte de se cacher...  nous savons bien, consciemment ou non,  quand nous laissons quelque chose sur le côté,  que cela peut être important.

Bien sûr, "L'information est une différence qui fait la différence (G.Bateson)" mais,  en ce qui me concerne, sans info et sans savoir, j'ai toujours lutté contre quelque chose que je ne comprenais pas, dans un brouillard total, que je n'arrivais pas à définir : ça me coûtait cher, ça me coûtait la vie, soyons francs jusqu'au bout...

J'aurais pu fermer les yeux et prendre un argent facile, il suffisait de me TAIRE : me taire en moi-même et me taire au dehors...  J'ai passé pour un moins que rien, je suis allé parler avec des gens des pires milieux, j'ai permis que ma réputation soit détruite, que ma famille s'éloigne, que les gens du bled me tournent le dos mais j'ai CHERCHÉ ENCORE ET ENCORE, sans lâcher le morceau !   Je DEVAIS savoir !!!  Et j'ai tourné en rond, oui : on me disait que j'étais irresponsable parce que je tournais en rond et que donc j'étais pas un bon produit, il pouvait sembler que je ne faisais que dégénérer sans occupation valable pour eux tous.  J'ai bloqué devant cette porte fermée : il y avait pis que la mort derrière mais je l'ai eue et j'en suis heureusement très fier aujourd'hui !  Et c'est là où le miracle de la lettre de mon fils arrive, qui me dit qu'il m'admire pour le  travail que j'ai fait et comment je l'ai fait...  Gracias a la vida !!!  Et voilà que maintenant j’arrive à "la grève" de notre groupe...  Merci la Vie !!  Le combat était dur mais je l'ai suivi appuyé ou me trouvant des forces dans les mots de gens comme Nougaro, Brel ou d'autres défoncés qui m'ont souvent indiqué le chemin !!  Maintenant, NOUS SOMMES ENSEMBLE !!

Le Pélican, mon animal fétiche,  s'ouvre le ventre pour sauver les siens...: cela paraîtra prétentieux mais j'ai finalement compris que le témoignage direct est mon arme la plus pointue et la plus apte à la guerre que je veux livrer à la pédocriminalité, dont mon obsession est d'avertir le plus grand nombre de personnes.  Altruisme idéaliste ?  Non : lutte pour la survie, la leur, la vôtre, la mienne.  Que je me trompe ou non,  j'ai donc décidé de m'ouvrir le ventre, pour les miens en premier.  J'espère seulement que je le ferai toujours avec élégance...

Septembre 2009.

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