JOURNAL D’UN SURVIVANT II

 

Par Victor Khagan, ex-victime et écrivain.

J'ai très tôt appris à détester l'identité de l'enfant que j'étais : enfant plongé par des adultes légers ou d’autres plus fascistes dans un monde de mensonges auxquels il me fallait croire malgré mon «amour propre» car, du bon plaisir de leurs jugements faciles, j’étais par eux défini comme un menteur, un paresseux, un ramolli, un lymphatique, un vicieux digne d’ostracisme et de colères, de gifles et de coups. Mais aussi comme indigne d’amour, de tendresse, de confiance ou de crédit.
Du bon plaisir de leurs facilités de vie et de leurs petits arrangements, j’étais condamné à la solitude et à l’enfermement, à leur dictature facile ou au despotisme veule. J’étais conduit à l’énurésie, à leur exhibitionnisme sexuel, aux attouchements, à la honte, à l’avilissement morbide, voué à un monde de confusion, à un monde glacial, privé de sentiments ou de vie affective décente.
Je détestais être cet enfant, juste digne d’être malmené ou bousculé, publiquement déprécié, marginalisé, frustré d’une vie de famille, privé de reconnaissance et de l’estime des siens, privé des joies naturelles comme le rire ou les caresses saines et nécessaires.
Je me faisais honte à moi-même d’être cet enfants habillé comme l’as de pique, coupable d’être né en trop, d’être le gêneur, motif de leur agressivité et indigne de leur fierté de parents, à la traîne de sourires à peine concédés.
Les encouragements pour les autres, l’échec était pour moi : qu’il soit social, familial, individuel. Pourtant, cet enfant que j’ai été, il était très responsable : responsable de désamour, responsable de ce qui tournait mal, responsable de l’argent dépensé, responsable des dégoûts, responsable de leurs frustrations immatures.
Si je n’avais pas de droits, à qui en vouloir sinon à moi-même ? Et si j’étais tête de Turc indigne d’amour ? Pour reprocher, il faut être conscient de la notion de maltraitance; pour accuser, il faut être conscient de la notion de crime ou au moins de délit ! Pour revendiquer, il faut être conscient de la notion même de droits !… Pour s’étonner du rejet ou du mépris, il faut être conscient d’une possibilité d’amour !
Alors, à mon insu, j'ai commencé d’habiter l’identité de « Victor Khagan » une identité qui devait me permettre de me réaffirmer et me tailler une vie à laquelle j'aspirais ...depuis l'enfance ! J’avais cette outrecuidance, j’ai toujours cette audace.
Dans la peau de Victor Khagan, j'ai cherché à décrire le malaise qui habite un individu rabaissé par les siens, «humilié et offensé», diminué ou annihilé dans l’exploitation sexuelle. Je voulais décrire le développement d'un ado puis d'un adulte né dans la maltraitance («Les chemins de l'aurore»; «Pacifico»; «Les sentiments sont interdits», pas encore publié; «Tangakamanu», poèmes en différentes langues et époques; «Le tueur de rêves» - roman en cours; «Courte biographie de Gumersindo Garcia»; «Entre le doute et le rêve» - recueil de nouvelles, épuisé).
En effet, un enfant agressé sexuellement mais reconnu immédiatement, écouté et soutenu, peut naturellement se relever très vite du traumatisme. Mais dans un supplice habituel, ses chances d'en guérir seront moindres (ça paraît aller de soi ??) Si les évènements sont niés par l'entourage et l'enfant longtemps tenu au silence, la victime ne s'en sortira que "relativement" ou plus du tout...
Bien entendu, ce sont ces cas que je tente de cerner. En ayant d’abord soigneusement lu Cyrulnik, Alice Miller et les pontes de la victimologie qui publient aux Buttes-Chaumont.  Bien sûr, mes écrits sont complètement romancés et ne font pas de références techniques excepté le sous-titre qui les accompagne chaque fois : "Rebelles Homéostasiques".
Pour ma part, j'ai tellement longtemps et tellement généralement été diminué socialement dès l'enfance que je suis terriblement inhibé. Le dissimuler n'aide en rien sinon à enfouir encore davantage tous les blocages.

C'est mon plus grand objectif et la réunion de tous mes anciens idéaux que de mettre à jour ces destructions psychiques causées par la misère humaine. Pour ce faire, il faut maintenir vivante sa rébellion pour «se rester fidèle à soi-même» jusqu'au jour où l'occasion se présente de pouvoir s'exprimer, de pouvoir imposer son essence propre, l’identité naturelle dont on voulait nous spolier... Tant de temps, tant d'années avant de rencontrer quelqu’un qui comprenne et reconnaisse cela et puisse coller des mots dessus !!
Des siècles de rébellion dans une telle solitude, c'est s'écraser et s'écraser encore devant le despotisme insidieux sans que personne n’imagine votre détresse. Vous devez vivre avec ça en vous et faire bonne figure pour la bonne image de ceux «qui ont tout donné»... Quand Boris Vian écrivait "J'irai cracher sur vos tombes" j'ai tout de suite su de qui il parlait !!!

Je salue tous les pionniers courageux qui se sont attelés à la dénonciation de ce "côté obscur de la force". Notre siècle s'attelle à ce fléau et je me sens très fier et très motivé d'apporter mon petit caillou à l'édifice.
Les victimes, en s'exprimant, font beaucoup pour cet important travail de nettoyage de la planète : je pense toujours à ces milliards d'enfants des siècles antérieurs qui sont morts condamnés par les crimes de leurs bourreaux, dans les complexes personnels, dans l'injuste culpabilité, dans le mal-être torturant sur lequel ils n'avaient pas la chance, eux, de pouvoir seulement mettre une étiquette !!

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