Identité & transformation sexuelle

On peut se référer à l’anthropologie ou à la sociologie concernant cette question du corps dans la société contemporaine. J’avais, dans un premier temps, pensé rassembler les fragments d’un discours sur le corps, ou en paraphrasant Roland Barthes “les fragments d’un discours amoureux sur le corps…”, puis il m’a paru plus intéressant de partir d’une histoire clinique, d’évoquer un travail clinique à travers une thérapie analytique.

Ce travail remonte à quelques années… C’est un fragment de la thérapie d’une personne en transformation sexuelle, “transsexuelle” comme on dit.
Cette femme voulait devenir un homme.

C’est avec l’accord de cette personne que je parle aujourd’hui d’un fragment de ce qui s’est passé il y a quelques temps, au cours d’une thérapie analytique, un peu imprévue au départ et qui s’est imposée secondairement Cette histoire que je vais évoquer est celle de quelqu’un d’assez exceptionnel, qui avait à la fois des capacités d’«insight» une intelligence et une culture assez extraordinaire. Ce sont peut-être là des éléments qui ont été très importants pour ce travail.
En évoquant ce travail, je vais aborder d’une manière très générale le transsexualisme, l’identité et la transformation sexuelle.

Le cas que nous allons évoquer, c’est celui de Marthe et Martin……. « Changer de sexe », dit-elle, en écho au titre d’un livre de Marguerite Duras.

Comment commence cette histoire ?... Elle commence tout simplement un jour avec l’arrivée en consultation d’une femme… non, d’un homme.
C’est Martin, il a 50 ans, il est syndicaliste, il présente des épisodes de colites, il est adressé pour un état dépressif avec des idées suicidaires…

Dans les évaluations classiques de la psychiatrie, vous retrouverez ce que nous voyons inscrit ci- dessous :
Pas d’antécédents,
Pas de troubles de personnalité,
Pas de troubles toxicomaniaques ni de consommation de substances.
… donc, une dépression majeure évidente. Peu à peu, nous apprenons une histoire un peu étonnante : une enfant abandonnée à la naissance qui a été recueillie, adoptée par un couple stérile, avec dès l’enfance des abus sexuels dont nous reparlerons.

 

Une enfance vécue avec cette impression, dont elle nous parle d’emblée : l’idée d’être un garçon. La puberté est vécue de façon dépressive, avec l’abandon de l’idée qu’une transformation va voir lieu, comme si était restée l’idée que cette transformation arriverait en quelque sorte, peu à peu.
Après toute une période de turbulence, au moment de l’adolescence, elle se marie et a cinq enfants : quatre garçons dont deux jumeaux, et une fille. C’est d’ailleurs après la naissance de cette fille que les premiers épisodes dépressifs majeurs vont survenir ainsi qu’un mal-être très important. L’accouchement est d’ailleurs difficile, avec des hémorragies importantes.
À ce moment là, la situation conjugale est difficile. Elle divorce dans un contexte de conflits assez violents. Là revient alors, avec une intensité majeure, quelque chose qui a couvé tout au long de sa vie : le désir de changer de sexe.

Ce désir est tellement important à la suite de ce divorce, qu’elle entreprend des démarches au niveau de la clinique de la sexualité humaine à l’Hôpital général de Montréal. Tout le processus se déroule trèsvite et simplement (rencontres avec des médecins, rencontres avec des psychologues, tests biologiques, tests psychologiques, rencontres avec des urologues, des chirurgiens, un endocrinologue, rencontres même avec tout un groupe et l’équipe multidisciplinaire). Puis, son cas est retenu. Il lui est demandé de faire une psychothérapie hebdomadaire ce qu’elle fera pendant deux ans. Elle rencontre une psychologue et évoque l’histoire de sa vie. Je n’ai pas les détails de cette forme de psychothérapie.
Secondairement, va avoir lieu, comme dans toutes les cliniques de transsexualité, le test de la vraie vie : il est demandé à la personne de commencer à vivre dans l’autre sexe aussi bien dans son apparence, dans son dire, dans sa manière d’être et de faire une sorte de « coming out », de pouvoir dire à tout le monde son changement. C’est après ce temps de thérapie et le test de la vraie vie qu’une nouvelle rencontre a lieu avec l’équipe multidisciplinaire qui décide de l’autorisation pour changer de sexe. Cela va entraîner des traitements endocrinologiques et chirurgicaux, que j’évoque très rapidement (mastectomie bilatérale, ovariectomie,
hystérectomie, vaginectomie partielle…). La patiente va changer tout de suite son prénom sur certains de ses documents et va prendre le nom de Martin.

Martin est dans un premier temps dans une sorte d’exaltation, de jubilation, avec cette sensation “d’être enfin soi-même” avec même, dans un élan, l’apparition de premières séductions vis-à-vis de femmes et peu à peu, le désir de plus en plus puissant de changer totalement de sexe, d’aller jusqu’au bout de cette transformation ainsi commencée.
Mais un temps est nécessaire. L’intervention est lourde. Des résultats apparemment un peu incertains. Les frais surtout sont considérables à l’époque. Le temps passe. Martin tombe malade. Des troubles digestifs réapparaissent. Le patient est donc suivi en gastroentérologie. Peu à peu, il y a une certaine amélioration des troubles digestifs, mais la dépression au contraire s’intensifie de façon beaucoup plus marquée.

Nous reprenons cette histoire d’enfance difficile, cette histoire des abus sexuels, la maladie récente du père qui a un cancer digestif ce qui n’est peut-être pas sans écho avec les troubles digestifs rencontrés à ce moment là.

À partir de là, le travail très masculin de délégué(e) syndical(e) tel qu’elle l’a organisé, l’épuise, car il-elle a changé de fonction au niveau de son travail.

Elle parle beaucoup des relations difficiles avec ses parents dans son enfance et surtout de son mal- être d’être “entre deux”… d’être entre les deux… de ne pas être au bout de cette transformation et aussi d’avoir traversé toutes ces mutilations. Dépression… Bien que sous antidépresseur, son état s’aggrave avec des idées suicidaires, on s’inquiète d’un possible passage à l’acte. L’hospitalisation s’avère nécessaire et finalement cette hospitalisation est acceptée comme un soulagement.
Alors, comment comprendre cette histoire ou le début de cette histoire ? Que savons-nous des transsexuels ?

Très rapidement, je vous rappelle comment se fait la détermination sexuelle à partir de la génétique. Je n’entre pas ici dans les détails car je voudrais aller plus loin dans l’histoire clinique.
Au niveau embryologique, il y a un stade indifférencié et c’est l’imprégnation hormonale des différents sites qui va permettre le développement ou non du testicule par l’action des androgènes et donc la différenciation vers le sexe masculin. L’action hormonale à un moment très précis va amener la transformation des organes génitaux internes et des organes génitaux externes pour aller dans le mode homme, ou dans le mode femme. Donc, c’est sous l’action de ces déterminants que nous
venons de voir que les transformations commencent. Dans la littérature scientifique, on a parlé beaucoup du sexe du cerveau, et on a retrouvé un certain nombre d’éléments au niveau de la stria-terminalis, au niveau du système vomero nasal de l’hypothalamus dont on se rend compte qu’ils sont différents selon le sexe et déterminés par le système hormonal.

La détermination se fait aussi, bien sûr, à travers la socio-sexualité, ce qu’on appelle maintenant beaucoup plus « le genre » et là, certains éléments interviennent très précocement, par exemple le stress maternel.

Je dois évoquer ici “l’empreinte maternelle précoce” dont parle Stoller, la phase génitale précoce qui normalement se passent entre 15 et 24 mois et l’identité sexuelle fixée à l’âge de trois ans.


On pourrait évoquer dans ce contexte, quelques histoires de la mythologie : celle de Tirésias, un personnage de l’Antiquité, qui se trouvant sur une route rencontre deux serpents enlacés et en tue un. Il se retrouve alors transformé en femme. Sept ans plus tard, marchant sur une autre route, il trouve encore deux serpents enlacés et en tue un et se retrouve transformé en homme. À ce moment là, se précipite vers lui les Dieux Héra et Zeus qui viennent lui dire : « Quand étais-tu le mieux, quand tu étais femme, ou quand tu étais homme ? Il répond : c’était extraordinaire quand j’étais femme. Héra furieuse, le rend aveugle, mais Zeus vient à son secours, en lui donnant la possibilité de voyance, de voir l’avenir. C’est d’ailleurs Tirésias qui interviendra dans l’histoire d’Oedipe. Je ne parlerai pas des autres personnages, de la mythologie.

Il est difficile de ne pas citer l’histoire plus contemporaine de Georges Jorgensen, ce G.I. américain qui était devenu “une belle blonde” comme le titrait les journaux New-Yorkais de 1952. C’était la première opération de ce type : ce militaire américain était allé au Danemark, pays de ses origines, se faire opérer après avoir été suivi par un psychiatre, un chirurgien et un endocrinologue. On voit en effet sur une photo ce monsieur devenu cette dame, c’est-à-dire Georges devenu Christine, puis la photo de Christine d’une quinzaine d’années plus tard.

Nous connaissons les travaux des anthropologues et des sociologues sur le transsexualisme particulier des Inuits , je ne vais pas entrer dans les détails de cette problématique dans laquelle l’enfant qui naît, hérite de l’âme de tel ancêtre dont il est une sorte de réincarnation, et cet ancêtre étant sexué d’une certaine manière et l’enfant aura aussi ce sexe social, quitte en grandissant, à ce qu’il puisse retrouver éventuellement le sexe d’origine.
Il y a d’autres exemples dans d’autres tribus, dans d’autres cultures, d’autres exemples même très contemporains : dans les pays d’Asie les « ladies boys » sont des personnes qui se présentent véritablement comme des femmes et sont en fait des hommes qui ont gardé leur sexe d’homme.

C’est assez impressionnant de les voir. Ils sont souvent bien acceptés et peuvent occuper des postes relativement importants dans leur travail.
Nous devons évoquer également le transsexualisme qui a été étudié par un médecin d’origine Canadienne, Harry Benjamin, il a commencé à soulever cette question de la différence entre sexe et genre, ce qui est devenu un sujet très important et a été développé également par des philosophes américains tels Judith Butler.

Dans le transsexualisme on distingue un transsexualisme primaire, apparu dès l’enfance, et un transsexualisme secondaire qui couve et qui n’éclate véritablement que vers 35-40 ans. Pour ces transsexuels, cette identité liée au corps anatomique est vécu comme une erreur de la nature. Il y a quelques jours, l’un d’eux me disait : « Je ne suis pas dans le bon corps ».
Le corps lui-même n’est pas dénié dans une sorte de délire mais rejeté.
Dans cette association qu’a fondée Harry Benjamin et qui a servi de modèle à d’autres associations, il y a tout un programme en vue de la transformation sexuelle . La “réassignation sexuelle” est proposée à partir de divers éléments : l’inaccessibilité aux traitements psychologiques, le risque suicidaire et le soulagement par le traitement hormonal apportant un meilleur équilibre psychologique.

Ceci commence par un traitement hormonal qui prend très vite un caractère irréversible, bien sûr suivi d’un traitement chirurgical : ablation testiculaire et pénienne, vaginoplastie, chirurgie maxillo-faciale, chirurgie plastique, il y a même maintenant une chirurgie de la voix qui est de plus en plus pratiquée, et, pour les femmes, mastectomie bilatérale, hystérectomie, ovariectomie, fermeture vaginale et phalloplastie.
À partir de là est proposée une thérapie de suivi sur laquelle maintenant beaucoup d’associations insistent : la vie après le traitement en général est quand même assez difficile. Je ne dis pas cela au sens d’une morale, mais au sens des faits et de la clinique. L’homme à du mal à se féminiser. Il peut choisir un partenaire homme, bien souvent il reste avec une partenaire femme. La femme passe plus facilement ce cap, mais il faut savoir qu’en fait 50 % seulement vont au bout de la “réassignation” et que 50 % vivent seules. Il y a eu d’ailleurs plusieurs témoignages dans uneémission il y a quelques années, autour de ces problèmes, avec ce titre :
Ni l’un, ni l’autre…

Revenons à l’histoire clinique de l’hospitalisation de Martin.

Le début est très difficile. Il y a très vite des conflits. Des conflits avec le personnel soignant, d’abord sur le nom, puisqu’il y a des papiers qui indiquent Marthe et d’autres qui indiquent Martin. Certaines personnes veulent l’appeler comme sur le papier de l’hôpital qui est encore au féminin. À ce moment, de très nombreux malaises surviennent, des troubles somatiques, le patient s’isole. Les traitements qu’on met en place tendent à l’inefficacité.
Peu à peu, va se mettre en place un deuxième temps, que j’ai appelé « Parler avec elle, Parler avec lui », pour reprendre le titre du film de Pedro Almodovar et on va instaurer pendant cette hospitalisation un travail qui va durer plusieurs semaines, plusieurs mois, un travail intensif d’écoute et de thérapie. On va même travailler de façon freudienne. On va faire cinq séances par semaine au cours desquelles vont s’évoquer les répétitions, les rêves. Peu à peu, la parole va venir et la patiente va commencer à écrire, ses rêves, ses associations sur un petit cahier. Le petit cahier noir duquel elle extraira un certain nombre de chose au cours de ce parcours qui dure encore.
Comment résumer un travail psychothérapique ? Ce n’est pas très simple.
Les abus sexuels, une mère hyper-contrôlante, les manipulations corporelles… Disons un mot quand même : Elle a été élevée par une mère adoptive qui exerce dès le départ une surveillance corporelle continuelle, notamment la surveillance de toutes ses exonérations, examinant continuellement sa fille, que se soit par un orifice ou par un autre. On peut se demander d’ailleurs si cette femme qui était tellement désireuse d’avoir un garçon n’est pas sans arrêt en train de vérifier que peut-être, ce serait quand même un garçon. Face à cette mère hypercontrôlante, on va le voir secondairement aussi, apparaîtra un père qui se révélera un père abuseur mais au niveau sexuel.

Alors bien sûr, comme dans toute thérapie, nous allons passer par des phases, des moments où l’on n’a pas envie de parler. Des moments où le corps revient : « J’ai mal à la tête ». « Arrêtez », « Appelez moi monsieur ». Puis, peu à peu, des images vont venir. J’appelle ça “la brunante”, car ce sont des images du soir , et une scène entre autres vient,  une sorte de scène fascinante où le soir, elle voit sa mère qui se prépare à sortir. Sa mère à une certaine vie mondaine. Elle va à des spectacles, surtout elle joue au bridge et souvent, le soir elle sort. Mais, avant qu’elle sorte, elle est dans cette petite pièce, un boudoir, souvent à moitié nue, ou avec une sorte de peignoir et parfois, même lorsqu’elle a ses menstruations, sans protection particulière et elle déambule dans cette pièce de face à la petite fille qui est là, qui regarde… le soir qui tombe et sa mère qui déambule… et qui tout d’un coup commence de se préparer, de s’habiller, de se transformer devant elle. Et ce corps qu’elle déteste, elle va le voir se transformer, devenir magnifique. Cette femme prête à sortir véritablement transformée.

Un peu à la même époque, elle fait aussi un autre rêve. Dans cette scène, le boudoir va revenir et nous allons voir quelque chose apparaître.
Le rêve du crépuscule, c’est un rêve où elle se trouve dans la maison de ses beaux-parents, mais c’est aussi la maison de ses parents. Il y a une sorte d’agencement dans la maison avec deux angles Dans l’un se trouve sa mère et sa belle-mère dans la cuisine et dans l’autre partie de la pièce, elle se trouve avec une amie, des enfants et sa fille devant elle. Tout à coup, elle ne comprend pas, elle est en train de changer sa fille, elle a les couches à la main comme une sorte de menace vis-à-vis de sa fille. Le rêve dans un premier temps ne s’éclaire pas, sauf si ce n’est qu’elle est complètement interloquée de cette espèce de menace qu’elle a. Elle va évoquer dans la suite que cela lui rappelle sa mère, sa manière de déambuler, montrer ses règles, maltraiter son corps, car elle était assez violente avec elle-même. Cette impression lui fera dire un peu plus tard en interprétant ce rêve, qu’elle avait l’impression de dire à sa fille : « Voilà ce qui t’attend », en lui disant qu’elle allait avoir elle aussi des menstruations, des tampons, des serviettes hygiéniques à mettre.

Être un homme !.... avec ce père faible, obéissant, un père qui est sans arrêt soumis à la mère qui exécute toutes les demandes de la mère y compris les lavements, toutes les manipulations corporelles, mais aussi un père qui à certains moments, quand la mère n’est pas là, devient violent, méprisant. Un père qui va d’abord commencer des attouchements vers l’âge de 10 ans, puis va abuser de sa fille avec violence. Alors, tout ça revient peu à peu. Les jours suivants, les douleurs reviennent. À d’autres moments, « Appelez-moi Martin », à un autre moment, « J’ai mal aux yeux ».
La souffrance envahit un peu tout. Pendant un moment nous ne pouvons plus parler. Cette espèce de douleur, de céphalée devient un peu plus importante. Le souvenir écran : elle évoque dans cette scène ses deux mères, la mère biologique, qu’elle a pu contacter secondairement, cette mère qui elle-même avait perdu sa propre mère à l’âge d’un an et demi ou deux ans. Cette mère qui voulait être un garçon et qui voulait avoir des garçons, cette mère qui l’abandonne parce qu’elle est jeune, elle a 18 ans.
Peut-être aussi parce que cet homme qui est le père de l’enfant, au dernier moment elle apprend qu’il est marié… Peut-être aussi parce que c’est une fille, elle l’abandonne.
Quant à la mère adoptive, c’est aussi une femme blessée. Une femme dont la mère préfère les frères. Une femme qui aurait aimé être un garçon et qui a toujours espéré, malgré sa stérilité avoir un garçon mais qui au dernier moment, à 41 ans dernière limite à ce moment là pour une adoption, l’ adopte en prenant l’enfant qui vient là.
La petite fille à cette impression, à un moment donné, de devoir être un homme dans le rapport avec cette mère, à ce moment là… “tu seras un homme ma fille !...”.
À partir de là, s’évoque l’agressivité des deux mères, la manière de sa mère adoptive de s’habiller, de s’exhiber et aussi de la manipuler et l’autre, sa mère biologique, qu’elle n’a jamais rencontrée visuellement, mais qu’elle a eue au téléphone, en communication, cette mère, elle, qui a été mutilée par différentes blessures : maladies, cancer, hystérectomie, mastectomie etc.

Tout ça vient du rêve du crépuscule : la dimension du corps, cette fascination… qui va lui faire dire tout d’un coup dans une sorte d’effroique quand elle voyait sa mère, qu’elle aimait sa mère. Cette mère avec qui les choses étaient apparemment si difficiles. « J’aimais ma mère », dira-t-elle. « Est-ce que j’ai fait tout ça par amour, pour avoir son amour, ce n’est pas possible ! J’ai mal à la tête… ».

Les symptômes physiques s’estompent. Martin parle de reprendre son travail. Martin ne prend plus d’androgènes. Ses enfants l’attendent…
Un jour alors qu’elle sort de la baignoire. Elle retrouve dans le miroir Marthe, mais Marthe mutilée, blessée.
Elle parle de ce désir forcené d’être un homme et tout d’un coup elle parle de cette angoisse terrible qui évoque une très grande angoisse infantile : Cette peur de ne plus exister qui revient.
À partir de là, on avance : Elle évoque le clocher de St-Martin, et le nom de Martin qui est le nom d’un village. C’est le nom d’un village qui est très lié à son grand-père. Ce grand-père qui disait : « On va quitter la grandmère, la grande sorcière et on va aller prendre des crèmes glacées ensemble ». Ce grand-père qui est mort et qu’elle adorait, le seul lien positif qu’elle ait eu avec un homme et qui lui avait fait choisir ce prénom.
Peu à peu, le processus de masculinisation va s’arrêter. Elle va rechanger d’activité professionnelle au bout de quelques mois.


Comment comprendre tout ça ? Il y a bien d’autres choses encore, c’est un fragment…
Il y a un tas d’articles de gens qui ont travaillé sur ce sujet. Je ne parle pas de John Money, et de Robert Stoller, de Richard Green, de Leslie Lothsein ou de Colette Chilland, etc. Mais d’autres se sont demandé si le transsexualisme ne pourrait pas être une réponse de survie dans une dissociation extrême face à des abus sévères dans la très petite enfance : « le besoin de se sentir un individu à part entière peut passer avant la préservation du soi corporel, si la mère déteste son propre corps, la fille ne peut s’identifier à sa mère, elle se sent garçon dans un corps de fille » Lémentani.

« […] Si le rôle essentiel assigné à la future transsexuelle est de remplir le manque créé par un deuil réel ou imaginaire, de combler un vide, de guérir une blessure qui date de la préhistoire de l’enfant, il est possible que le choix transsexuel, soit devant ce qui menace son identité comme la seule possibilité d’échapper à la catastrophe » Séccarelli.
Quinodoz qui a suivi des transsexuels en analyse y voyait « le seul moyen de sortir d’une situation fusionnelle paradoxale avec une mère dans la folie ».
Et c’est surtout la lecture de Winnicott qui m’avait beaucoup marqué à l’époque dans « La crainte de l’effondrement ». C’est la lecture de ce texte, en même temps que l’écoute de cette patiente qui m’ont fait entendre comment le désir inconscient de la Mère a pu être l’unique lien vital, l’unique attachement, la seule possibilité d’existence.
Alors c’est ainsi que Marthe a pu faire le deuil de Martin en faisant le deuil du lien particulier à sa mère.
C’est là que nous en étions…

Dr Jean-François Corbin, Université de Sherbrooke

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